Cours 1
À la (re)découverte
du 18e siècle
Présentation : Quand commence et s’achève le
dix-huitième siècle ? Qu’est-ce que les Lumières ? Quels sont lieux
où sont débattues les idées ? Comment celles-ci sont-elles diffusées ?
Qui dirige la censure et comment fonctionne-t-elle ? Qui sont les
écrivains du dix-huitième siècle ? C’est à ces questions qu’on
s’appliquera à répondre dans ce cours à la découverte ou plutôt à la
redécouverte du dix-huitième siècle.
Objectifs : Définir les conditions de la production
littéraire, l’origine et le statut des écrivains au dix-huitième siècle.
Texte d’étude 1 : « Sur le commerce », par
Voltaire, 1734.
Parmi les nations européennes, il en est une que
le polygraphe Voltaire (1694-1778) admire tout particulièrement, c’est l’Angleterre.
Dans ses Lettres philosophiques ou lettres anglaises, il en fait l’éloge en
soulignant les avantages que la France aurait à s’inspirer du système anglais,
notamment sur le plan du commerce.
« Le commerce, qui a
enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette
liberté a étendu le commerce à son tour; de là s'est formée la grandeur de
l'Etat; c'est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales, par qui
les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents
vaisseaux de guerre; la postérité apprendra peut-être avec surprise qu'une
petite île, qui n'a de soi-même qu'un peu de plomb, de l'étain, de la terre à
foulon, et de la laine grossière, est devenue par son commerce assez puissante
pour envoyer en 1723 trois flottes à la fois en trois extrémités du monde,
l'une devant Gibraltar conquise et conservée par ses armes, l'autre à
Porto-Bello pour ôter au roi d'Espagne la jouissance des trésors des Indes, et
la troisième dans la Baltique pour empêcher les puissances du nord de se battre
[…].En France, est marquis qui veut; et quiconque arrive à Paris du fond d’une
province avec de l’argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille, peut dire :
Un homme comme moi, un homme de ma qualité, et mépriser souverainement un
négociant. Le négociant entend lui-même parler si souvent avec dédain de sa
profession qu’il est assez sot pour en rougir ; je ne sais pourtant lequel est
le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à
quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des
airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre,
ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate
et au Caire, et contribue au bonheur du monde. »
Voltaire,
« Sur le commerce » [in] Lettres
philosophiques ou lettres anglaises, 1734.
Texte d’étude 2 : « Tenir café dans un
salon », lettre de Madame d’Epinay à Monsieur de Lubières, février 1765.
Au dix-huitième siècle, les cafés, salons et clubs
figurent parmi les principaux lieux de rencontres et d’échange d’idées. Les
salons ont la particularité d’être tenus par des femmes. L’un des plus
recherchés par les écrivains et philosophes est celui de Madame d’Epinay. Dans
une lettre à son ami le philosophe de Lubières, elle raconte dans le détail
comment il lui arrive de transformer son salon en café.
« Le jour indiqué pour tenir café, on place
dans la salle destinée à cet usage plusieurs petites tables de deux, de trois
ou de quatre places, au plus ; les unes sont garnies de cartes, jetons,
échecs, damiers, trictracs, etc. ; les autres de bière, vin, orgeat et
limonade. La maîtresse de la maison qui tient le café est vêtue à
l’anglaise : robe simple, courte, tablier de mousseline, fichu pointu et
petit chapeau ; elle a devant elle une table longue en forme de comptoir,
sur laquelle on trouve des oranges, des biscuits, des brochures, et tous les
papiers publics. La tablette de la cheminée est garnie de liqueurs ; les
valets sont tous en vestes blanches et en bonnets blancs ; on les appelle
garçons, ainsi que dans les cafés publics ; on n’en admet aucun
d’étranger ; la maîtresse de maison ne se lève pour personne ; chacun
se place où il veut et à la table qui lui plaît […]. »
Madame d’Epinay, Lettre à Monsieur de Lubières,
février 1765.
Texte d’étude 3 : Le salon de Mademoiselle de
Lespinasse vu par Jean-François Marmontel, 1800.
Le salon de Julie de Lespinasse est, avec celui de
Madame d’Epinay, l’un des plus prisés de la capitale. Rien d’étonnant à cela,
pour le philosophe et écrivain Jean-François Marmontel, pour qui la
personnalité et l’intelligence de Julie de Lespinasse y sont pour beaucoup.
« [Le salon de Mademoiselle de Lespinasse]
était formé de gens qui n’étaient point liés ensemble. Elle les avait pris ça
et là dans le monde, mais si bien assortis que lorsqu’ils étaient là, ils s’y
trouvaient en harmonie comme les cordes d’un instrument monté par une habile
main […]. Nos esprits et nos caractères lui étaient si bien connus, que pour
les mettre en jeu, elle n’avait qu’un mot à dire. Nulle part la conversation
n’était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chez elle […]. La
continuelle activité de son âme se communiquait à nos esprits, mais avec
mesure ; son imagination en était le mobile, sa raison, le régulateur. Et
remarquez bien que les têtes qu’elle remuait à son gré n’étaient ni faibles, ni
légères ; les Condillac et les Turgot étaient du nombre ; d’Alembert
était auprès d’elle comme un simple et docile enfant. Son talent de jeter en
avant la pensée, et de la donner à débattre à des hommes de cette classe ;
son talent de la discuter elle-même, et, comme eux, avec précision, quelquefois
avec éloquence ; son talent d’amener de nouvelles idées et de varier l’entretien,
toujours avec l’aisance et la facilité d’une fée qui, d’un coup de baguette,
change à son gré la scène de ses enchantements ; ce talent, dis-je,
n’était pas celui d’une femme vulgaire […]. »
Jean-François Marmontel, Mémoires, 1800.
Texte d’étude 4 : Le club de l’Entresol vu par le
Marquis d’Argenson, 1825.
Alors que le salon et le café son très
« français », le club est hérité de la tradition anglaise. L’un des
plus fréquentés et des plus actifs en termes d’échange d’idées est assurément
celui de l’Entresol que décrit dans ses Mémoires
le marquis Antoine Paulmy d’Argenson.
« C’était une espèce de Club à l’Anglaise, ou
de société entièrement libre composée de gens qui aimaient à raisonner sur ce
qui se passait, pouvaient se réunir et dire leur avis sans crainte d’être
compromis, parce qu’ils se connaissaient tous les uns les autres, et savaient
avec qui et devant qui ils parlaient […]. En tout temps on y trouvait des
gazettes de France, de Hollande et même les papiers anglais. En un mot, c’était
un café d’honnêtes gens. J’y allais régulièrement et j’y ai vu des personnes
très considérables qui avaient les premiers emplois au-dedans et au-dehors du
royaume. »
Marquis d’Argenson, Mémoires, 1825.
Texte d’étude 5 : Lettre
à un premier commis, par Voltaire, 1733.
En France, c’est le directeur de la Librairie qui
donne ou non l’autorisation à un auteur de publier son ouvrage. Les idées
philosophiques étant jugées subversives par le pouvoir, nombreux sont les
auteurs contraints de publier leurs textes dans des pays plus libéraux comme la
Hollande. Dans sa Lettre à un premier commis du 20 juin 1733, Voltaire met en
garde le directeur de la Librairie contre les effets d’une censure trop dure.
« Puisque vous êtes,
monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez pas de si
près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de
ceux qui, en prenant l’essor, pourraient devenir des aigles ; une liberté
honnête élève l’esprit, et l’esclavage le fait ramper. S’il y avait une inquisition
littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les
œuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton, Dryden, Pope et Locke n’avaient
pas été libres, l’Angleterre n’aurait eu ni des poètes, ni des philosophes : il
y a je ne sais quoi de turc à proscrire l’imprimerie, et c’est la proscrire que
la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles
diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu’on débite
hardiment des recueils de ces infâmes Calottes, et tant d’autres productions
qui méritent l’horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle entre en
France, et que celui qui fait tant d’honneur à sa patrie n’y soit pas de
contrebande. »
Voltaire,
Lettre à un premier commis, 20 juin 1733.
Document : « L’origine et le statut des
écrivains au dix-huitième siècle », par Robert Darnton, 1985.
« Bien
que 70% des écrivains soient issus du tiers état, rares sont ceux qui peuvent
être considérés comme des « bourgeois » au sens étroit du terme –
c’est-à-dire des capitalistes vivant du commerce et de l’industrie. Ils ne
comptent qu’un seule commerçant, J.-H. Oursel, fils d’un imprimeur, et aucun
industriel. Leurs pères, dont 156 peuvent être identifiés, ont quelque rapport
avec le domaine des affaires – 11 sont marchands. Mais la littérature prospère
moins dans les milieux du commerce que dans l’administration royale et les
professions libérales. 10% des écrivains sont médecins ou avocats ; 9%
occupent des postes administratifs secondaires ; et 16% appartiennent à
l’appareil de l’État, si l’on tient compte des magistrats, des parlements et
des tribunaux. Pour les pères, le groupe le plus important, 22, appartient aux
bas échelons de l’administration ; tout de suite après, viennent les
avocats, 19. Après avoir étudié ces statistiques et lu des centaines de notices
biographiques, on a l’impression que, derrière de nombreuses carrières
littéraires, se profile un bureaucrate royal, ambitieux et subtil. La
littérature française doit beaucoup aux commis, à l’homme de loi et à l’abbé.
Antoine-François Prévost incarne cette dernière espèce. Ce fils d’avocat,
devenu officier de justice dans le bailliage de Hesdin, reprend ses fonctions
d’abbé à maintes reprises […]. Pourtant, certains vivent de leur activité
littéraire et en font parfois un métier. 36% sont journalistes, précepteurs,
bibliothécaires, secrétaires, acteurs ou bénéficient du revenu d’une sinécure
offerte par un protecteur. C’est là le « gagne-pain » de la
République des Lettres, souvent dispensé par la protection des grands […]. À un
échelon inférieur, la population littéraire contient une proportion surprenante
– 6% de boutiquiers, d’artisans et de petits employés. Elle compte à la fois
des maîtres artisans –un imprimeur, un graveur, un peintre émailleur- et des ouvriers
relativement humbles –un bourrelier, un relieur, un portier et deux laquais. »
Robert Darnton, Le Grand massacre des chats. Attitudes et
croyances dans l’ancienne France, Paris, Robert Laffont, 1985.
Biblio
express
Argenson, Antoine Paulmy d’, Mémoires [in] Xavier Darcos et Bernard
Tartayre, XVIIIe siècle, Paris, Hachette,
1987, « Perspectives & confrontations ».
Epinay, Louise d’, Lettre à
Monsieur de Lubières, février 1765 [in] Xavier Darcos et Bernard Tartayre, XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1987,
« Perspectives & confrontations ».
Marmontel, Jean-François, Mémoires, dans Xavier Darcos et Bernard
Tartayre, XVIIIe siècle, Paris, Hachette,
1987, « Perspectives & confrontations ».
Voltaire, « Sur le
commerce » [in] Lettres
philosophiques ou lettres anglaises, Paris, Garnier, 2006.,
« Classiques Garnier ».
Voltaire, Lettre à un premier
commis, 20 juin 1733 [in]
Xavier Darcos et Bernard Tartayre, XVIIIe
siècle, Paris, Hachette, 1987, « Perspectives & confrontations ».
Darnton, Robert, Le Grand
massacre des chats. Attitudes et croyances dans l’ancienne France, Paris, Robert Laffont,
1985.
Cours 2
Les modèles
étrangers et le cosmopolitisme
Présentation : Les années 1685-1715 sont marquées
par de nombreux bouleversements politiques et religieux, en France, mais aussi
dans toute l’Europe. Les transformations que connaissent l’Angleterre, la
Hollande ou les États allemands vont trouver un large écho en France grâce à de
fortes individualités : Spinoza, Leibniz, Bayle, Fontenelle… Comment les
modèles étrangers, le cosmopolitisme, les voyages et la vogue de l’ailleurs
vont-ils influencer la France ? C’est à cette question et à d’autres que l’on
va s’appliquer à répondre dans ce cours.
Objectifs : Mettre en évidence l’influence des modèles
étrangers, du cosmopolitisme, des voyages et de la vogue de l’ailleurs sur la
pensée et la littérature française du début du dix-huitième siècle.
Texte d’étude 1 : « Sur la liberté de pensée »,
par Baruch Spinoza, 1670.
Philosophe hollandais, Baruch Spinoza (1632-1677) est
notamment l’auteur du Traité
théologico-politique, dans lequel il s’applique à dissocier la religion de la
sphère politique. Il a exercé une grande influence sur les penseurs français du
début du dix-huitième siècle, comme Pierre Bayle, jusqu’aux Révolutionnaires.
« Quel que soit donc
le droit du souverain sur toute chose, quels que soient ses titres à
interpréter le droit civil et la religion, jamais cependant il ne pourra faire
que les hommes ne jugent pas les choses avec leur esprit et n’en soient pas
affectés de telle ou telle manière. Il est bien vrai que le gouvernement peut à
bon droit considérer comme ennemis ceux qui ne partagent pas sans restriction
ses sentiments ; mais nous n’en sommes plus à discuter des droits du
gouvernement, nous cherchons maintenant à déterminer ce qui est le plus utile.
J’accorde bien que l’État a le droit de gouverner avec la plus excessive
violence, et d’envoyer, pour les causes les plus légères, les citoyens à la
mort ; mais tout le monde niera qu’un gouvernement qui prend conseil de la
saine raison puisse accomplir de pareils actes. Il y a plus : comme le
souverain ne saurait prendre ces mesures violentes sans mettre l’État tout
entier dans le plus grand péril, nous pouvons lui refuser la puissance absolue,
et conséquemment le droit absolu de faire ces choses et autres semblables, car
nous avons montré que les droits du souverain se mesurent sur sa
puissance. »
Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, chap.
XX.
Texte d’étude 2 : Pensées
diverses sur la comète […], par Pierre Bayle, 1682.
Dans la lignée de Baruch Spinoza, Pierre Bayle
(1646-1706) s’est appliqué dans ses œuvres, ses Pensées diverses sur la comète et le Dictionnaire philosophique et critique, à dénoncer les préjugés et
superstitions sur lesquels repose le catholicisme, ainsi que le fanatisme
religieux et ses tragiques conséquences.
« S’il est vrai qu’il n’a jamais paru de
Comète qui n’ait été suivie de beaucoup de malheurs, cela vient uniquement de
la condition des choses de ce monde, qui les rend sujettes à une infinité de
changements, et […] on pourrait à coup sûr attribuer la même influence à tout
ce qu’on voudrait, au mariage d’un Roi ou à la naissance d’un Prince, parce
qu’il est certain que jamais un Roi ne s’est marié ou n’est venu au monde sans
qu’il soit arrivé de très grands malheurs en quelque lieu de la terre. En un
mot, il est aussi probable, vu les trains ordinaires du monde, qu’après quelque
année que ce soit qu’il vous plaira de désigner, il arrivera de grandes
calamités sur la terre, ou en un lieu, ou en un autre, qu’il est probable qu’à
quelque heure du jour que ce soit qu’un Bourgeois de Paris regarde par sa
fenêtre sur le pont Saint-Michel, par exemple, il voit passer des gens dans la
rue. »
Pierre Bayle, Pensées
diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l’occasion de la comète qui parut
au mois de décembre 1680, 1682.
Texte d’étude 3 : « Histoire de la dent d’or »,
Histoire des oracles, par Bernard le
Bovier de Fontenelle, 1800.
Comme Pierre Bayle, Bernard Le Bovier de
Fontenelle (1657-1757) a dénoncé avec ironie mais fermeté les préjugés, idées
reçues et superstitions de son temps dans divers écrits parmi lesquels figurent
ses Entretiens sur la pluralité des
mondes et l’Histoire des oracles.
« Il serait difficile de rendre raison des
histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux
Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons-nous bien du fait,
avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien
lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et
passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule
d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point. Ce malheur arriva si plaisamment
sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis
m'empêcher d'en parler ici. En 1593, le bruit courut que les dents étant
tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or,
à la place d'une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à
l'université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et
prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle
avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par
les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux
chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât
pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après,
Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de
la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre
grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et
y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux
ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût
examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec
beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta
l'orfèvre. Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de
matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui
sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et
dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas
les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui
s'accommodent très bien avec le faux […]. »
Bernard le Bovier de Fontenelle, « Histoire
de la dent d’or », Histoire des
oracles, 1687.
Texte d’étude 4 : Mémoires
et aventures d’un homme de qualité, par Antoine Prévost d’Exiles, 1729.
Avant d’être l’auteur de sa monumentale Histoire générale des voyages, Antoine
Prévost d’Exiles (1697-1763) a composé quelques romans, dont les Mémoires et aventures d’un homme de qualité,
dans lequel il livre un éloge appuyé de l’Angleterre.
« Heureuse île ! dis-je au marquis, trop
heureux habitants, s’ils sentent bien les avantages de leur climat et de leur
situation ! Que leur manque-t-il de ce qui peut rendre la vie agréable et
commode ? Prenons-les du côté de la nature : la chaleur de leurs étés
n’est point excessive, ni le froid de leurs hivers immodéré. Leurs terres
produisent abondamment ce qui suffit pour leur usage. Ils pourraient se passer
des biens de leurs voisins ; cependant, ils ajoutent à leurs propres biens
ce qui se trouve de plus rare et de plus précieux dans tous les pays du monde.
Il semble qu’ils aient mis tout l’univers à contribution. Londres est
aujourd’hui une sorte de centre, où les richesses du monde entier viennent
aboutir par les lignes du commerce. Elles se distribuent avec proportion dans
toutes les parties de l’île. Ce n’est point la force, ni l’autorité, ni la
naissance qui règlent cette distribution. Chacun y participe autant qu’il en
est capable, et qu’il sait les attirer vers lui par son industrie, ses soins et
son travail. Sont-ils moins heureux dans l’ordre moral ? Ils ont su
conserver leur liberté contre toutes les atteintes de la tyrannie. Elle est
établie sur des fondements qui paraissent inébranlables. Leurs lois sont sages
et d’une explication facile. Vous n’en trouverez pas une qui ne se rapporte au
bien public ; et chez eux le bien public n’est point un vain nom, qui
serve de masque à l’injustice et à la violence de ceux qui ont l’autorité en
main : chacun y connaît l’étendue de ses droits ; le peuple a les
siens, dans lesquels il sait se conserver, comme les grands ont leurs bornes
au-delà desquelles ils n’osent rient entreprendre. La religion n’y est pas
moins libre […]. »
Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures d’un homme de qualité, 1729, ch.XII.
Texte d’étude 5 : “Histoire
du Sultan des Indes”, Les Mille et Une
nuits, 1704.
C’est en 1704 qu’Antoine Galland fait paraître sa
traduction des Mille et Une nuits. L’ouvrage,
qui se compose des contes narrés par Shéhérazade à son maître pour échapper à
la mort, connait dès sa parution un immense succès. Il va exercer une influence
considérable sur la pensée et la littérature française en lançant la mode de l’Orient
romanesque, qui va inspirer Montesquieu, Voltaire, Diderot…
« C’était un de ces
génies qui sont malins, malfaisants, et ennemis mortels des hommes : il était
noir et hideux, avait la forme d’un géant d’une hauteur prodigieuse, et portait
sur sa tête une grande caisse de verre, fermée à quatre serrures d’acier fin.
Il entra dans la prairie avec cette charge, qu’il vint poser justement au pied
de l’arbre où étaient les deux princes, qui, connaissant l’extrême péril où ils
se trouvaient, se crurent perdus. Cependant le génie s’assit auprès de la
caisse ; et l’ayant ouverte avec quatre clefs qui étaient attachées à sa
ceinture, il en sortit aussitôt une dame très-richement habillée, d’une taille
majestueuse et d’une beauté parfaite. Le monstre la fit asseoir à ses côtés ;
et la regardant amoureusement : « Dame, dit-il, la plus accomplie de toutes les
dames qui sont admirées pour leur beauté, charmante personne, vous que j’ai
enlevée le jour de vos noces, et que j’ai toujours aimée depuis si constamment,
vous voudrez bien que je dorme quelques moments près de vous ; le sommeil, dont
je me sens accablé, m’a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos.
» En disant cela, il laissa tomber sa grosse tête sur les genoux de la dame ;
ensuite, ayant allongé ses pieds, qui s’étendaient jusqu’à la mer, il ne tarda
pas à s’endormir, et il ronfla bientôt de manière qu’il fit retentir le rivage
[…]. »
Anonyme,
“Histoire du Sultan des Indes”, Les Mille et Une nuits, 1704, I, trad. Antoine
Galland.
Texte d’étude 6 : Robinson
Crusoé, par Daniel Defoe, 1719.
C’est en s’inspirant des mésaventures advenues à
un marin étant demeuré naufragé deux années durant dans une petite île de l’archipel
des Juan Fernandez, que Daniel Defoe (1660-1731) compose Robinson Crusoé, récit de l’adaptation et de la survie d’un
naufragé sur une île durant près de trente ans. Dans cet extrait, c’est à l’ingéniosité
et à la ténacité de Robinson que rend hommage Daniel Defoe.
« J’avais
songé depuis longtemps à n’importe quel moyen de me façonner quelques vases de
terre dont j’avais un besoin extrême mais je ne savais pas comment y parvenir.
Néanmoins, considérant la chaleur du climat, je ne doutais pas que si je
pouvais découvrir de l’argile, je pourrais fabriquer un pot qui, séché au
soleil, serait assez dur et assez fort pour être manié et contenir des choses
sèches. Je m’y pris de façon maladroite pour modeler cette glaise et je fis de
nombreux vases difformes, bizarres et ridicules. Pour les avoir exposés trop
tôt, certains se fêlèrent à l’ardeur du soleil ; d’autres tombèrent en pièces
seulement en les bougeant. Je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux
grandes jarres de terre grotesques. Mais tout cela ne répondait point encore à
mes fins, qui étaient d’avoir un pot pour contenir un liquide et aller au feu,
ce qu’aucun de ceux que j’avais n’aurait pu faire. Au bout de quelque temps, il
arriva que, ayant fait un assez grand feu pour rôtir de la viande, au moment où
je la retirais étant cuite, je trouvai dans le foyer un tesson d’un de mes pots
de terre cuit dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus
agréablement surpris de voir cela, et je me dis qu’assurément ma poterie
pourrait se faire cuire en son entier, puisqu’elle cuisait bien en
morceaux. »
Daniel Defoe, Robinson Crusoé, 1719.
Document 1 : « Le siècle des voyages », par
Daniel Mornet, 1947.
« [Le dix-huitième siècle] est d’abord le
siècle des voyages : Voltaire visite l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse
et, plus ou moins, la Hollande. Montesquieu voyage trois and en Allemagne,
Suisse, Italie, Angleterre. Rousseau ira, sans le désirer d’ailleurs, et de
mauvais gré, en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Diderot visite
l’Allemagne, la Hollande, la Russie. Beaumarchais court l’intrigue à travers
l’Europe, d’Espagne en Angleterre ou en Autriche. Bernardin de Saint-Pierre est
à peu près un « dromomane », chassé par son humeur inquiète à travers
toute l’Europe. Chénier connaît l’Angleterre et l’Italie. Pour ceux qui ne
voyagent pas ou qui ne peuvent pas aller assez loin, toute une littérature
multiplie les voyages documentaires et pittoresques. C’est la collection,
poursuivie pendant plus de soixante-dix ans, des Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères.
C’est, en vingt et un volumes, publiés en vingt-cinq ans, l’Histoire générale des voyages de l’abbé
Prévost, qui lui valut plus de lecteurs et plus d’argent que ses romans […].
C’est aussi bien l’époque où l’on reprend les grands ouvrages maritimes de
découvertes qui passionnent l’opinion publique. On lit avidement le Voyage
autour du monde de l’amiral Anson, les explorations de Cook ou de Bougainville
[…]. »
Daniel Mornet, La Pensée française au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1947.
Document 2 : « L’impact des voyages », par
Paul Hazard, 1931.
« Il est parfaitement exact d’affirmer que
toutes les idées vitales, celle de propriété, celle de liberté, celle de
justice, ont été remises en discussion par l’exemple du lointain. D’abord,
parce qu’au lieu de réduire spontanément les différences à un archétype
universel, on a constaté l’existence du particulier, de l’irréductible, de
l’individuel. Ensuite, parce qu’aux opinions reçues, on peut opposer des faits
d’expérience, mis sans peine à la portée des penseurs. Aux preuves dont on
avait besoin quand on voulait contredire tel dogme, telle croyance chrétienne,
et qu’il fallait aller chercher péniblement dans les réserves de l’Antiquité,
vinrent s’ajouter des preuves nouvelles, fraîches et brillantes : les
voici rapportées par les voyageurs et désormais sous la main […]. De toutes les
leçons que donne l’espace, la plus neuve peut-être fut celle de la relativité.
La perspective changea. Des concepts qui paraissaient transcendants ne firent
plus que dépendre de la diversité des lieux ; des pratiques fondées en
raison ne furent plus que coutumières ; et inversement, des habitudes
qu’on tenait pour extravagantes semblèrent logiques, une fois expliquées par
leur origine et par leur milieu […]. »
Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne, Paris, Boivin, 1935.
Biblio
express
Corpus
Anonyme, “Histoire du Sultan des Indes”, Les Mille et Une nuits (1704), Paris,
Flammarion, 2004, “GF”. Traduction par Antoine Galland. Édition établie par
Jean-Paul Sermain.
Bayle, Pierre, Pensées diverses écrites à un docteur de
Sorbonne à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 (1682),
Paris, Flammarion, 2007, “GF”. Édition établie par Joyce
et Hubert Bost.
Defoe, Daniel, Robinson Crusoe (1719), London, Penguin
Books, 1994, « Penguin Popular Classics ».
Fontenelle, Bernard le Bovier de, « Histoire
de la dent d’or », Histoire des
oracles (1687), Paris, STFM, 1971. Édition établie par Louis Maigron.
Prévost d’Exiles, Antoine, Mémoires et aventures d’un homme de qualité
(1729), Paris, Desjonquères, 1998, « Dix-huitième siècle ». Édition
établie par Jean Sgard.
Spinoza, Baruch, Traité théologico-politique (1670),
Paris, Flammarion, 1997, « GF ».
Etudes
Hazard, Paul, La Crise de
la conscience européenne, Paris, Boivin, 1935.
Mornet, Daniel, La Pensée
française au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1947.
Cours 3
Les Lettres persanes, par Montesquieu
Cours 3
Les Lettres persanes, par Montesquieu
Présentation : En 1721, c’est sans nom d’auteur
que paraissent les Lettres persanes,
la correspondance échangée entre deux persans visitant l’Europe, et plus particulièrement
la France, et leurs correspondants demeurés en Perse. Quel regard leur auteur,
Montesquieu, porte-il sur la France de Louis XIV, à travers le regard d’Usbek ?
Quel regard pose-t-il également sur la société persane ? Qu’est-ce qui
alimente la fiction ? C’est à ces questions et à quelques autres qu’on va
s’appliquer à répondre dans le cadre de ce cours.
Objectifs : Caractériser le regard porté par
Montesquieu sur la France de Louis XIV et sur la Perse ; analyser la
manière dont fonctionne le roman épistolaire ; caractériser les outils de
la satire…
Texte d’étude 1 :
Lettre première : « Usbek à son ami Rustan, à Ispahan »
Dans cette lettre sur
laquelle s’ouvre la correspondance, Usbelk revient sur le séjour qu’il a fait à
Colm et à Tauris en compagnie de son ami Rica. Il revient sur les raisons de leur
voyage et s’interroge sur ce qu’on en dit à Ispahan.
Usbek à son ami
Rustan. À Ispahan.
«
Nous n’avons séjourné qu’un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos dévotions
sur le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze prophètes, nous nous
remîmes en chemin, et hier, vingt-cinquième jour de notre départ d’Ispahan,
nous arrivâmes à Tauris.
Rica
et moi sommes peut-être les premiers parmi les Persans que l’envie de savoir
ait fait sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux douceurs d’une vie
tranquille pour aller chercher laborieusement la sagesse.
Nous
sommes nés dans un royaume florissant ; mais nous n’avons pas cru que ses
bornes fussent celles de nos connoissances, et que la lumière orientale dût
seule nous éclairer.
Mande-moi
ce que l’on dit de notre voyage ; ne me flatte point : je ne compte
pas sur un grand nombre d’approbateurs. Adresse ta lettre à Erzeron, où je
séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. sois assuré qu’en quelque
lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle. »
De Tauris, le 15 de la
lune de Saphar, 1711.
Montesquieu, « Usbek à
son ami Rustan. À Ispahan », dans Lettres
persanes, 1721, Lettre première.
Texte d’étude 2 :
Lettre 2 : « Usbek au premier eunuque noir. À son sérail d’Ispahan »
Dans cette lettre, Usbek fait
une série de recommandations au Premier Eunuque noir de son harem, concernant
les libertés et divertissements pouvant être accordées aux femmes.
Usbek au premier
eunuque noir. À son sérail d’Ispahan.
« Tu es le gardien fidèle des plus belles
femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avais dans le monde de plus
cher : tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales, qui ne
s’ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon
cœur, il se repose, et jouit d’une sécurité entière. Tu fais la garde dans le
silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins infatigables
soutiennent la vertu lorsqu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes
vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’espérance. Tu es le
fléau du vice et la colonne de la fidélité.
Tu
leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés,
et leur fais exécuter de même les lois du sérail ; tu trouves de la gloire
à leur rendre les services les plus vils ; tu te soumets avec respect et
avec crainte à leurs ordres légitimes ; tu les sers comme l’esclave de
leurs esclaves. Mais, par un retour d’empire, tu commandes en maître comme
moi-même, quand tu crains le relâchement des lois de la pudeur et de la
modestie.
Souviens-toi
toujours du néant d’où je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes
esclaves, pour te mettre en cette place, et te confier les délices de mon
cœur : tiens-toi dans un profond abaissement auprès de celles qui
partagent mon amour ; mais fais-leur en même temps sentir leur extrême
dépendance. Procure-leur tous les plaisirs qui peuvent être innocents ;
trompe leurs inquiétudes ; amuse-les par la musique, les danses, les
boissons délicieuses ; persuade-leur de s’assembler souvent. Si elles
veulent aller à la campagne, tu peux les y mener ; mais fais faire
main-basse sur tous les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à
la propreté, qui est l’image de la netteté de l’âme ; parle-leur
quelquefois de moi. Je voudrois les revoir, dans ce lieu charmant qu’elles
embellissent. Adieu. »
De Tauris, le 18 de la
lune de Saphar, 1711.
Montesquieu, « Usbek au
premier eunuque noir. À son sérail d’Ispahan », dans Lettres persanes, par Montesquieu, 1721, Lettre 2.
Texte d’étude 3 :
Lettre 30 : « Rica à Ibben, à Smyrne ».
Cette lettre, sans doute l’une
des plus célèbres des Lettres persanes, montre la curiosité qui s’est emparée
des Parisiens pour les Persans, à l’occasion de la présence dans la capitale de
Usbek et de Rica.
Rica à Ibben, à Smyrne
« Les habitants de Paris
sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus
regardé comme si j'avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes,
enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux
fenêtres; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former
autour de moi; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille
couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent
lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été vu que
moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais
sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: Il faut avouer qu'il a l'air
bien persan. Chose admirable! Je trouvais de mes portraits partout; je me
voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on
craignait de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge: je ne me
croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j'aie très bonne opinion
de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une
grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit
persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore
dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce
que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis
apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait
fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout à
coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une
compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la
bouche; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais
Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: "Ah! ah!
monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être
Persan ?" »
À Paris, le 6 de la
lune de Chalval, 1712
Montesquieu, « Rica à Ibben, à Smyrne »,
dans Lettres persanes,
1721, Lettre 30.
Texte d’étude 4 : Lettre 37 : « Usbek à Ibben, à Smyrne »
Dans cette lettre, Montesquieu se livre, via le
regard d’Usbek, à un portrait sans concession de Louis XIV, fustigeant sa
magnificence et les contradictions de son caractère.
Usbek à Ibben, à Smyrne
« Le roi de France est vieux. Nous
n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps
régné. On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir:
il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son état. On lui a souvent
entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui
de notre auguste sultan, lui plairait le mieux: tant il fait cas de la
politique orientale.
J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il
m'est impossible de résoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a que
dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il aime sa religion, et
il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur;
quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est
occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à faire parler de lui; il aime les
trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la
tête de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée
ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé
de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé d'une
pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paie aussi libéralement
les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes
laborieuses de ses capitaines: souvent il préfère un homme qui le déshabille,
ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui
prend des villes ou lui gagne des batailles: il ne croit pas que la grandeur
souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces; et, sans examiner
si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va
le rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui
avait fui des lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui
quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: il y a plus de statues
dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde
est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent;
ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances
aussi inépuisables. »
A Paris, le 7 de la lune de Maharran, 1713.
Montesquieu,
« Usbek
à Ibben, à Smyrne », dans Lettres
persanes, 1721, Lettre 37.
Texte d’étude 5 :
Lettre 83 : « Usbek à Rhédi, à Venise ».
La religion n’échappe pas aux
regards des Persans, ni à la critique de Montesquieu, pour qui la justice est
innée à l’homme et indépendante de Dieu.
Usbek à Rhédi, à
Venise.
« S'il y a un Dieu, mon
cher Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit juste: car, s'il ne l'était pas,
il serait le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres. La justice
est un rapport de convenance, qui se trouve réellement entre deux choses: ce
rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit
Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme. Il est vrai que
les hommes ne voient pas toujours ces rapports; souvent même lorsqu'ils les
voient, ils s'en éloignent; et leur intérêt est toujours ce qu'ils voient le
mieux. La justice élève sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le
tumulte des passions. Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu'ils ont
intérêt à les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres.
C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul n'est mauvais
gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et cette raison est
toujours une raison d'intérêt. Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais
rien d'injuste : dès qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut
nécessairement qu'il la suive ; car, comme il n'a besoin de rien, et qu'il se
suffit à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres, puisqu'il le
serait sans intérêt. Ainsi, quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions
toujours aimer la justice; c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet
être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait
nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne
devrions pas l'être de celui de l'équité. Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser
que la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines; et quand
elle en dépendrait, ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à
soi-même. […]. »
De Paris, le premier
de la lune de Gemmadi 1, 1715.
Montesquieu,
« Usbek à Rhédi, à Venise », dans Lettres persanes,
1721, Lettre 83.
Texte d’étude 6 :
Lettre 161 : « Roxane à Usbek, à Paris ».
Cette lettre est la dernière
du recueil. Roxane y exprime ses véritables sentiments pour Usbek.
Roxane à Usbek, à Paris
« Oui, je t'ai trompé;
j'ai séduit tes eunuques; je me suis jouée de ta jalousie; et j'ai su de ton
affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs. Je vais mourir; le
poison va couler dans mes veines: car que ferais-je ici, puisque le seul homme
qui me retenait à la vie n'est plus? Je meurs; mais mon ombre s'envole bien
accompagnée: je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges, qui ont
répandu le plus beau sang du monde. Comment as-tu pensé que je fusse assez
crédule, pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes
caprices? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger
tous mes désirs? Non: j'ai pu vivre dans la servitude; mais j'ai toujours été
libre: j'ai réformé tes lois sur celles de la nature; et mon esprit s'est
toujours tenu dans l'indépendance. Tu devrais me rendre grâces encore du
sacrifice que je t'ai fait; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paraître
fidèle; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon coeur ce que j'aurais dû faire
paraître à toute la terre; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant
qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies. Tu étais étonné de ne
point trouver en moi les transports de l'amour: si tu m'avais bien connue, tu y
aurais trouvé toute la violence de la haine. Mais tu as eu longtemps l'avantage
de croire qu'un coeur comme le mien t'était soumis. Nous étions tous deux
heureux; tu me croyais trompée, et je te trompais. Ce langage, sans doute, te
paraît nouveau. Serait-il possible qu'après t'avoir accablé de douleurs, je te
forçasse encore d'admirer mon courage? Mais c'en est fait, le poison me
consume, ma force m'abandonne; la plume me tombe des mains; je sens affaiblir
jusqu'à ma haine; je me meurs. »
Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de
Rebiab 1, 1720.
Montesquieu,
« Roxane
à Usbek, à Paris », dans Lettres persanes,
1721, Lettre 161.
Document 1 :
« Montesquieu », par Jean Starobinski, 1953.
« L’étonnement de Rica
et d’Usbek oblige les Français à s’étonner à leur tour. Ces usages, ces
coutumes, ces croyances paraissent insensés aux visiteurs orientaux ; mais
quel est pour nous leur sens et leur raison ? Leur fondement est-il
solide ? la relativité du sens et du non-sens éclate à nos yeux. Et
prendre conscience de cette relativité, c’est rompre nos chaînes, c’est cesser
d’être dupe. Le possible s’ouvre à nous : ce qui est disposés ainsi
pourrait l’être autrement. Tout ce que nous respections, tout ce qui réclamait
notre foi, devient l’objet d’une connaissance détachée et désormais libre. Le préjugé
qui nous asservissait a dévoilé sa vraie nature : imaginaire, c’est-à-dire
nulle aux yeux de la raison. Nous
allons enfin pouvoir juger clairement : le jour commence, nous nous
éveillons et les songes anciens n’obscurcissent plus notre vue. Ayant dégagé de nous-mêmes ce qu’il y a de
plus clair, de plus libre et de plus inaltérable, nous serons ce regard, rien
que ce regard, pour nous faire spectateurs de ce qui fut notre lourde gravité,
notre vaniteuse et sotte futilité. Une réflexion devient possible, dans
laquelle notre civilisation se voit de loin, comme si elle était brusquement
devenue étrangère à elle-même. Ayant découvert que les autres civilisations et
les autres croyances sont, au même degré, légitimes, elle est devenue à son tour une autre pour
elle-même […]. »
Jean
Starobinski, Montesquieu,
Paris, Éditions du Seuil, 1953.
Document 2 :
« Une révolution sociologique ? », par Roger Caillois, 1949.
« J’appelle ici
révolution sociologique la démarche de l’esprit qui consiste à se feindre étranger
à la société où l’on vit, à la regarder du dehors et comme si on la voyait pour
la première fois. L’examinant alors comme on ferait d’une société d’Indiens ou
de Papous, il faut se retenir sans cesse d’en trouver natures les usages et les
lois. Il s’agit d’oser considérer comme extraordinaires et difficiles à
entendre ces institutions, ces habitudes, ces mœurs, auxquelles on est si bien
accoutumé dès sa naissance et qu’on respecte si fort et si spontanément qu’on
n’imagine pas la plupart du temps qu’elles pourraient être autrement. Il faut
une puissante imagination pour tenter une telle conversion et beaucoup de
ténacité pour s’y maintenir […]. »
Roger Caillois, “Préface”,
dans Montesquieu, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1949,
« Bibliothèque de la Pléiade ».
Biblio
express
Corpus
Montesquieu, Lettres persanes, Paris, Le Livre de
Poche, 2001, « Classiques de poche ». Edition établie par Paul
Vernière et Catherine Volpilhac-Auger.
Études
Benrekassa, Georges,
« Le parcours idéologique des Lettres persanes : figures de la
socialité et discours politique », dans Le Concentrique et l’Excentrique, Paris, Payot, 1980, p.305-325.
Delon, Michel,
« Un monde d’eunuques », dans Europe,
n°574, 1977, p.79-88.
Mercier, Roger,
« Le roman dans les Lettres persanes :
structure et signification », dans Revue
des Sciences Humaines, n°107, 1962, p.345-356.
Perrin-Naffakh, Anne-Marie,
« Cohérence stylistique et diversité énonciative dans les Lettres persanes », dans La Fortune de Montesquieu, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1995, p.305-316.
Schneider, Jean-Paul,
« Les jeux du sens dans les Lettres
persanes. Temps du roman et temps de l’histoire », dans Revue Montesquieu, n°4, 2000, p.127-159.
Starobinski, Jean,
Montesquieu par lui-même, Paris, Éditions
du Seuil, 1994.
Cours 4
Le renouveau
de la comédie
Présentation : Le dix-septième siècle
a été marqué, sur le plan du théâtre, par les tragi-comédies de Pierre
Corneille, les tragédies de Jean Racine et les comédies de Molière. À
l’avènement du dix-huitième siècle, les thèmes et l’esthétique des pièces qui
avaient fait le succès de ce dernier, font place à des comédies novatrices sur
le plan des thèmes, de la langue et du ton employé. Dans quel sens peut-on
parler d’un renouveau de la comédie au début du dix-huitième siècle ?
Quels sont les auteurs qui traduisent ce renouveau ? Quelles sont les
caractéristiques de leurs œuvres ? C’est à ces questions qu’on va
s’appliquer à répondre dans le cadre de ce cours.
Objectifs : Définir en quoi consiste
le renouveau de la comédie au début du dix-huitième siècle ;
présenter les auteurs qui symbolisent ce renouveau ; caractériser ce
renouveau dans leurs œuvres.
Texte
d’étude 1 :
Le Légataire universel, IV, 6, par Jean-François
Regnard, 1708.
Le théâtre
de Jean-François Regnard (1655-1709) se caractérise par sa verve, son insolence
et son irrévérence. Dans Le Légataire
universel, Crispin, déguisé en Géronte qui tarde à mourir, dicte son
testament, dans lequel il s’attribue ainsi qu’à Lisette, un legs fort généreux.
« Crispin -. Non, mon neveu, je veux que mon enterrement
Se fasse à peu de frais et
fort modestement.
Il fait trop cher mourir
ce serait conscience.
Jamais, de mon vivant, je
n’aimai la dépense ;
Je puis être enterré fort
bien pour un écu.
Lisette (à part) -. Le pauvre malheureux meurt comme il a vécu.
M.
Gaspard, notaire -. C’est à vous, maintenant,
s’il vous plaît, de nous dire
Les legs qu’au testament
vous voulez faire écrire.
Crispin -. C’est à quoi nous
allons nous employer dans peu.
Je nomme, j’institue
Éraste, mon neveu,
Que j’aime tendrement,
pour mon seul légataire,
Unique, universel.
Éraste (affectant de pleurer) -. Ô douleur trop amère !
Crispin -. Lui laissant tout mon
bien, meubles, propres, acquêts,
Vaisselle, argent
comptant, contrats, maisons, billets ;
Déshéritant, en tant que
besoin pourrait être,
Parents, nièces, neveux,
nés aussi bien qu’à naître,
Et même tous bâtards, à
qui Dieu fasse paix,
S’il s’en trouvait aucuns
au jour de mon décès.
Lisette (affectant de la douleur)-. Ce discours me fend l’âme. Hélas !
mon pauvre maître,
Il faudra donc vous voir
pour jamais disparaître !
Éraste (de même) -. Les biens que vous m’offrez n’ont pour moi nuls appas,
S’il faut les acheter avec
votre trépas.
Crispin -. Item, je donne et lègue à Lisette présente…
Lisette (de même) -. Ah !
Crispin -. Qui depuis cinq ans me
tient lieu de servante,
Pour épouser Crispin en
légitime nœud
Non autrement…
Lisette (tombant comme évanouie) -. Ah ! Ah !
Crispin -. Soutiens-la, mon
neveu.
Et, pour récompenser
l’affection, le zèle
Que de tous temps, pour
moi, j’ai reconnus en elle…
Lisette (affectant de pleurer) -. Le bon maître, grands dieux, que je vais
perdre là !
Crispin -. Deux mille écus
comptant en espèce.
Lisette (de même) -. Ah ! Ah ! Ah !
Éraste (à part) -. Deux mille écus ! Je crois que le pendard se moque.
Lisette (de même) -. Je n’y puis résister, la douleur me suffoque…
(à part) Il avait bien promis de ne pas m’oublier.
Éraste (bas) -. Le fripon m’a joué d’un tour de son métier.
(Haut à Crispin) Je crois que voilà tout ce que vous voulez dire.
Crispin -. J’ai trois ou quatre
mots à faire écrire.
Item.
Je laisse et lègue à Crispin…
Éraste (bas) -. À Crispin !
Je crois qu’il perd
l’esprit. Quel est son dessein ?
Crispin -. Pour les bons et
loyaux services…
Éraste (bas) -. Ah ! le traître !
Crispin -. Qu’il a toujours
rendus et doit rendre à son maître…
Éraste -. Vous ne connaissez
pas, mon oncle, ce Crispin :
C’est un mauvais valet,
ivrogne, libertin,
Méritant peu le bien que
vous voulez lui faire.
Crispin -. Je suis persuadé du
contraire ;
Je connais ce Crispin
mille fois mieux que vous.
Je lui veux donc léguer,
en dépit des jaloux…
Éraste (à part) -. Le chien !
Crispin -. Quinze cents francs de
rentes viagères,
Pour avoir souvenir de moi
dans ses prières.
Éraste (à part) -. Ah ! Quelle trahison !
Crispin -. Trouvez-vous, mon
neveu,
Le présent malhonnête, et
que ce soit trop peu ?
Éraste -. Comment ! Quinze
cents francs !
Crispin -. Oui ; sans
laquelle clause,
Le présent testament sera
nul, et pour cause.
Éraste -. Pour un valet, mon
oncle, a-t-on fait un tel legs ?
Vous n’y pensez donc
pas ?
Crispin -. Je sais ce que je
fais,
Et je n’ai point l’esprit
si faible et si débile.
Lisette -. Mais…
Crispin -. Si vous me fâchez,
j’en laisserai deux mille. »
Jean-François Regnard, Le Légataire universel, IV, 6, 1708.
Texte
d’étude 2 :
Turcaret, II, 4, par Alain-René
Lesage, 1709.
Dans Turcaret, sa comédie qui a connu le plus
grand succès, Alain-René Lesage (1668-1747) s’en prend avec virulence et
cynisme aux financiers et aux affairistes, en dénonçant le règne de l’argent.
Grâce à l’aide du valet Frontin, la Baronne déposséder Turcaret de son bien en révélant
au grand jour ses malversations financières. Dans cette scène, la Baronne fait
engager Frontin par Turcaret.
Frontin. - Je viens de la part de
mon maître et de la mienne, Madame, vous donner le bonjour.
La Baronne, d'un air froid. - Je vous en suis obligée, Frontin.
Frontin. - Et Mademoiselle Marine veut bien aussi qu'on prenne la liberté de la saluer.
Marine, d'un air brusque. - Bonjour et bon an.
Frontin, présentant un billet à la Baronne. - Ce billet que Monsieur le Chevalier vous écrit, vous instruira, Madame, de certaine aventure...
Marine, bas à la Baronne. - Ne le recevez pas.
La Baronne, prenant le billet. - Cela n'engage à rien. Marine, voyons, voyons ce qu'il me demande.
Marine. - Sotte curiosité !
La Baronne, lit. - Je viens de recevoir le portrait d'une comtesse, je vous l'envoie et vous le sacrifie. Mais vous ne devez point me tenir compte de ce sacrifice, ma chère Baronne. Je suis si occupé, si possédé de vos charmes, que je n'ai pas la liberté de vous être infidèle. Pardonnez, mon adorable, si je ne vous en dis pas davantage, j'ai l'esprit dans un accablement mortel. J'ai perdu cette nuit tout mon argent, et Frontin vous dira le reste.
Marine. - Puisqu'il a perdu tout son argent, je ne vois pas qu'il y ait du reste à cela.
Frontin. - Pardonnez-moi ; outre les deux cents pistoles que Madame eut la bonté de lui prêter hier, et le peu d'argent qu'il avait d'ailleurs, il a encore perdu mille écus sur sa parole : voilà le reste. Oh diable il n'y a pas un mot inutile dans les billets de mon maître.
La Baronne. - Où est le portrait ?
Frontin, donnant le portrait. - Le voici.
La Baronne. - Il ne m'a point parlé de cette comtesse-là, Frontin.
Frontin. - C'est une conquête, Madame, que nous avons faite sans y penser. Nous rencontrâmes l'autre jour cette comtesse dans un lansquenet.
Marine. - Une comtesse de lansquenet.
Frontin. - Elle agaça mon maître, il répondit pour rire à ses minauderies. Elle, qui aime le sérieux, a pris la chose fort sérieusement. Elle nous a ce matin envoyé son portrait. Nous ne savons pas seulement son nom.
Marine. - Je vais parier que cette comtesse-là est quelque dame normande. Toute sa famille bourgeoise se cotise pour lui faire tenir à Paris une petite pension, que les caprices du jeu augmentent ou diminuent.
Frontin. - C'est ce que nous ignorons.
Marine. - Ho que non ! Vous ne l'ignorez pas. Peste, vous n'êtes pas gens à faire sottement des sacrifices. Vous en connaissez bien le prix.
Frontin. - Savez-vous bien, Madame, que cette dernière nuit a pensé être une nuit éternelle pour Monsieur le Chevalier ? En arrivant au logis, il se jette dans un fauteuil, il commence par se rappeler les plus malheureux coups du jeu, assaisonnant ses réflexions d'épithètes et d'apostrophes énergiques.
La Baronne, regardant le portrait. - Tu as vu cette comtesse, Frontin ? N'est-elle pas plus belle que son portrait ?
Alain-René Lesage, Turcaret, I, 2, 1709.
Texte
d’étude 3 :
Le Glorieux, V, 5, par Philippe
Néricault Destouches, 1732.
Parmi
toutes les pièces que Philippe Néricault Destouches (1680-1754) a composées, Le Curieux impénitent, L’Ingrat,
L’Irrésolu, Le Médisant…, celle qui a connu le plus grand succès
demeure sans doute Le Glorieux, satire de l’aristo-cratie sur le déclin.
M. Josse,
à Lisimon. Il lit. – À vous
présentement, Monsieur, Messire Antoine
Lisimon…
Le comte,
d’un air surpris. – Antoine ?
Lisimon.
– Oui.
Le comte.
– Quoi ! C’est là votre nom ?
Antoine ?
Est-il possible ?
Lisimon.
– Eh ! Parbleu, pourquoi non ?
Le comte.
– Ce nom est bien bourgeois.
Lisimon.
– Mais pas plus que les autres ;
Je crois
que mon patron valait bien tous les vôtres.
Le comte,
d’un air dédaigneux. – Passons. Vos
titres ? C’est le point
Dont il
s’agit ici.
Lisimon.
– Qui, moi ? Je n’en ai point.
Le comte.
– Comment donc ? Vous n’avez aucune seigneurie ?
Lisimon.
– Ah ! je me souviens d’une. Écrivez, je vous prie.
(Il dicte). Antoine Lisimon, écuyer.
Le comte.
– Rien de plus ?
Lisimon.
– Et seigneur suzerain… d’un million d’écus.
Le comte.
– Vous vous moquez, je crois ? L’argent est-il un titre ?
Lisimon
-. Plus brillant que les tiens. Et j’ai dans mon pupitre
Des billets
au porteur dont je fais plus de cas
Que de
vieux parchemins, nourriture des rats.
Philippe
Néricault Destouches, Le Glorieux, V,
5, 1732.
Texte
d’étude 4 :
La Double Inconstance, III, 8, par Pierre
Carlet de Marivaux, 1723.
Pierre
Carlet de Marivaux est sans doute l’auteur dont les œuvres caractérisent le
mieux le renouveau de la comédie au début du dix-huitième siècle, en jouant
sur la frontière fragile qui sépare la réalité des apparences, les sentiments
réels des sentiments feints. La Double Inconstance constitue un éloquent
exemple du chassé-croisé amoureux auquel se livrent les personnages,
chassé-croisé dont Marivaux est passé maître.
Flaminia. - En vérité, le Prince a raison ; ces petites
personnes-là font l’amour d’une manière à ne pouvoir y résister. Voici l’autre.
À quoi rêvez-vous, belle Silvia ?
Silvia. - Je rêve à moi, et je n’y entends rien.
Flaminia. - Que trouvez-vous donc en vous de si
incompréhensible ?
Silvia. - Je voulais me venger de ces femmes, vous savez
bien ? Cela s’est passé.
Flaminia. - Vous n’êtes guère vindicative.
Silvia. - J’aimais Arlequin, n’est-ce pas ?
Flaminia. - Il me le semblait.
Silvia. - Eh bien, je crois que je ne l’aime plus.
Flaminia. - Ce n’est pas un si grand malheur.
Silvia. - Quand ce serait un malheur, qu’y ferais-je ?
Lorsque je l’ai aimé, c’était un amour qui m’était venu ; à cette heure je
ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé ; il est venu sans mon
avis, il s’en retourne de même, je ne crois pas être blâmable.
Flaminia, les premiers mots à part. - Rions un moment. Je le
pense à peu près de même.
Silvia, vivement. - Qu’appelez-vous à peu près ? Il faut
le penser tout à fait comme moi, parce que cela est : voilà de mes gens
qui disent tantôt oui, tantôt non.
Flaminia. - Sur quoi vous emportez-vous donc ?
Silvia. - Je m’emporte à propos ; je vous consulte
bonnement et vous allez me répondre des à-peu-près qui me chicanent !
Flaminia. - Ne voyez-vous pas bien que je badine, et que vous
n’êtes que louable ? Mais n’est-ce pas cet officier que vous aimez ?
Silvia. - Eh, qui donc ? Pourtant je n’y consens pas
encore, à l’aimer : mais à la fin, il faudra bien y venir ; car dire
toujours non à un homme qui demande toujours oui, le voir triste, toujours se
lamentant, toujours le consoler de la peine qu’on lui fait, dame, cela
lasse ; il vaut mieux ne lui en plus faire.
Flaminia. - Oh ! vous allez le charmer ; il mourra
de joie.
Silvia. - Il mourrait de tristesse, et c’est encore pis.
Flaminia. - Il n’y a pas de comparaison.
Silvia. - Je l’attends ; nous avons été plus de deux
heures ensemble, et il va revenir pour être avec moi quand le Prince me
parlera. Cependant quelquefois j’ai peur qu’Arlequin ne s’afflige trop, qu’en
dites-vous ? Mais ne me rendez pas scrupuleuse.
Flaminia. - Ne vous inquiétez pas, on trouvera aisément moyen
de l’apaiser.
Silvia, avec un petit air d’inquiétude. - De l’apaiser !
Diantre, il est donc bien facile de m’oublier à ce compte ? Est-ce qu’il a
fait quelque maîtresse, ici ?
Flaminia. - Lui, vous oublier ! J’aurais donc perdu
l’esprit si je vous le disais ; vous serez trop heureuse s’il ne se
désespère pas.
Silvia. - Vous avez bien affaire de me dire cela ; vous
êtes cause que je redeviens incertaine, avec votre désespoir.
Flaminia. - Et s’il ne vous aime plus, que diriez-vous ?
Silvia. - S’il ne m’aime plus, vous n’avez qu’à garder votre
nouvelle.
Flaminia. - Eh bien, il vous aime encore, et vous en êtes
fâchée ; que vous faut-il donc ?
Silvia. - Hom ! vous qui riez, je vous voudrais bien
voir à ma place.
Flaminia. - Votre amant vous cherche ; croyez-moi,
finissez avec lui, sans vous inquiéter du reste.
Pierre
Carlet de Marivaux, La Double Inconstance,
III, 8, 1723.
Document : La Répétition ou
l’Amour puni, par Jean Anouilh, 1947.
Dans La Répétition ou l’Amour puni, Jean
Anouilh met en scène des comédiens amateurs qui, en répétant La Double
inconstance, se laissent lentement mais sûrement envahir par les sentiments des
personnages qu’ils incarnent. Jean Anouilh reprenant le thème cher à Marivaux
du « théâtre dans le théâtre ».
« La Double Inconstance est une pièce
terrible. Je vous supplie de ne pas oublier que Silvia et Arlequin s’aiment
sincèrement. Le Prince désire Silvia, peut-être l’aime-t-il aussi ? Pourquoi
toujours refuser aux Princes le droit d’aimer aussi fort, aussi simplement
qu’Arlequin ? Tous les personnages de sa cour vont se conjurer pour
détruire l’amour d’Arlequin et de Silvia. Enlever Silvia à Arlequin par la
force, pour le compte du Prince, ce ne serait rien : ils vont faire en sorte
que Silvia aimera le prince et qu’Arlequin aimera Flaminia et qu’ils oublieront
leur amour. C’est proprement l’histoire élégante et gracieuse d’un crime […]. »
Jean Anouilh, La
Répétition ou l’Amour puni, I, Paris, Éditions de La Table Ronde, 1950.
Biblio express
Anouilh, Jean,
La Répétition ou l’Amour puni, Paris, Éditions de La
Table Ronde, 1950.
Destouches,
Philippe Néricault, Le Glorieux (1732),
Paris, Nabu Press, 2012.
Lesage, Alain-René, Turcaret (1709), Paris, Le Livre de
Poche, 1999, « Le Livre de Poche Classique ».
Marivaux,
Pierre Carlet de, La Double Inconstance
(1723), Paris, Flammarion, 1999, « GF ». Édition établie par
Christophe Martin.
Regnard,
Jean-François, Le Légataire universel
(1708), Paris, Bordas, 1965. Édition établie par Claude-Henri Frèches.
Cours 5
La Fausse suivante, par Marivaux
Présentation : En composant La Fausse
suivante, Marivaux fait le choix de la prose contre la versification et
celui de la petite pièce contre la grande comédie. Reposant sur une composition
serrée, l’action de cette pièce respecte les règles de la dramaturgie classique
dans le sens où son intrigue est resserrée, concentrée sur une seule journée,
et circonscrite en un unique lieu, La Fausse suivante ou le fourbe puni
figure parmi les « petites pièces » de Marivaux. Créée le 8 juillet
1724, cette pièce est jouée à treize reprises jusqu’au 10 août. Les rôles
principaux sont tenus par les comédiens attitrés de Marivaux. Silvia joue le
rôle du Chevalier, Luigi Riccoboni, celui de Lélio, et Flaminia, celui de la
comtesse. Comme l’ont noté de nombreux observateurs, la comédie de Marivaux
s’intitule La Fausse Suivante et non pas Le Faux Chevalier.
Quelle en est l’intrigue ? En quoi est-ce une comédie ? De qui ou de quoi
rit-on ? En quoi consiste le comique chez Marivaux ?
Objectifs : Revenir sur la genèse de
la pièce ; présenter l’intrigue ; définir ce qu’est la « machine
matrimoniale » chez Marivaux ; analyser les jeux de l’être et du
paraître.
Texte
d’étude 1 :
Marivaux, La Fausse suivante, Acte I,
Scène 1.
Le valet
Frontin, qui doit s’acquitter d’une tache pour sa maîtresse dans la capitale,
rencontre son ami Trivelin, valet tout comme lui, qui doit le remplacer le
temps de son absence. La tirade de Trivelin inspirera à Beaumarchais le
monologue tenu par Figaro dans la scène 3 de l’acte V du Mariage de Figaro.
Scène
première
Frontin, Trivelin
Frontin.
- Je pense que voilà le seigneur Trivelin ; c'est lui-même. Eh !
comment te portes-tu, mon cher ami ?
Trivelin.
- A merveille, mon cher Frontin, à merveille. Je n'ai rien perdu des vrais
biens que tu me connaissais, santé admirable et grand appétit. Mais toi, que
fais-tu à présent ? Je t'ai vu dans un petit négoce qui t'allait bientôt
rendre citoyen de Paris; l'as-tu quitté ?
Frontin.
- Je suis culbuté, mon enfant ; mais toi-même, comment la fortune
t'a-t-elle traité depuis que je ne t'ai vu ?
Trivelin.
- Comme tu sais qu'elle traite tous les gens de mérite.
Frontin.
- Cela veut dire très mal ?
Trivelin.
- Oui. Je lui ai pourtant une obligation : c'est qu'elle m'a mis dans
l'habitude de me passer d'elle. Je ne sens plus ses disgrâces, je n'envie point
ses faveurs, et cela me suffit ; un homme raisonnable n'en doit pas demander
davantage. Je ne suis pas heureux, mais je ne me soucie pas de l'être. Voilà ma
façon de penser.
Frontin.
– Diantre ! je t'ai toujours connu pour un garçon d'esprit et d'une
intrigue admirable ; mais je n'aurais jamais soupçonné que tu deviendrais
philosophe. Malepeste ! que tu es avancé ! Tu méprises déjà les biens
de ce monde!
Trivelin.
- Doucement, mon ami, doucement, ton admiration me fait rougir, j'ai peur de ne
la pas mériter. Le mépris que je crois avoir pour les biens n'est peut-être
qu'un beau verbiage ; et, à te parler confidemment, je ne conseillerais
encore à personne de laisser les siens à la discrétion de ma philosophie. J'en
prendrais, Frontin, je le sens bien ; j'en prendrais, à la honte de mes
réflexions. Le cœur de l'homme est un grand fripon !
Frontin.
– Hélas ! Je ne saurais nier cette vérité-là, sans blesser ma conscience.
Trivelin.
- Je ne la dirais pas à tout le monde; mais je sais bien que je ne parle pas à
un profane.
Frontin.
– Eh ! Dis-moi, mon ami : qu'est-ce que c'est que ce paquet-là que tu
portes ?
Trivelin.
- C'est le triste bagage de ton serviteur; ce paquet enferme toutes mes
possessions.
Frontin.
- On ne peut pas les accuser d'occuper trop de terrain.
Trivelin.
- Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis
tourmenté, combien j'ai fait d'efforts pour arriver à un état fixe. J'avais
entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune ; je fis trêve avec les
miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Était-il question d'avoir de l'honneur
? J'en avais. Fallait-il être fourbe ? J'en soupirais, mais j'allais mon train.
Je me suis vu quelquefois à mon aise ; mais le moyen d'y rester avec le jeu, le
vin et les femmes ? Comment se mettre à l'abri de ces fléaux-là ?
Frontin.
- Cela est vrai.
Trivelin.
- Que te dirai-je enfin ? Tantôt maître, tantôt valet; toujours prudent, toujours
industrieux, ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût;
traité poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre ; changeant
à propos de métier, d'habit, de caractère, de mœurs ; risquant beaucoup,
réussissant peu ; libertin dans le fond, réglé dans la forme ; démasqué par les
uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tâté de
tout ; je dois partout ; mes créanciers sont de deux espèces : les uns ne
savent pas que je leur dois ; les autres le savent et le sauront longtemps.
J'ai logé partout, sur le pavé; chez l'aubergiste, au cabaret, chez le
bourgeois, chez l'homme de qualité, chez moi, chez la justice, qui m'a souvent
recueilli dans mes malheurs; mais ses appartements sont trop tristes, et je n'y
faisais que des retraites ; enfin, mon ami, après quinze ans de soins, de
travaux et de peines, ce malheureux paquet est tout ce qui me reste ; voilà ce
que le monde m'a laissé, l'ingrat ! Après ce que j'ai fait pour lui ! Tous ses
présents ne valent pas une pistole !
Frontin.
- Ne t'afflige point, mon ami. L'article de ton récit qui m'a paru le plus
désagréable, ce sont les retraites chez la justice; mais ne parlons plus de
cela. Tu arrives à propos ; j'ai un parti à te proposer. Cependant qu'as-tu
fait depuis deux ans que je ne t'ai vu, et d'où sors-tu à présent ?
Marivaux,
La Fausse suivante, 1724. Acte I,
Scène 1.
Texte
d’étude 2 :
Marivaux, La Fausse suivante, Acte I,
Scène 3.
Dans cette
courte scène, le Chevalier précise quelles sont ses intentions à l’égard de
Lélio.
Le Chevalier, seule.
- Je regarde le moment où j'ai connu Lélio, comme une faveur du ciel dont je
veux profiter, puisque je suis ma maîtresse, et que je ne dépends plus de
personne. L'aventure où je me suis mise ne surprendra point ma sœur ; elle sait
la singularité de mes sentiments. J'ai du bien ; il s'agit de le donner
avec ma main et mon cœur ; ce sont de grands présents, et je veux savoir à qui
je les donne.
Marivaux, La Fausse suivante, 1724. Acte I, Scène 3.
Texte
d’étude 3 :
Marivaux, La Fausse suivante, Acte I,
Scène 7.
Lélio pense
avoir trouvé dans le Chevalier un allié. Aussi lui confie-t-il ses conceptions
de l’amour et du mariage, et projette-t-il de le faire entrer dans ses plans…
Scène
7
Lélio, Le Chevalier
[…]
Lélio.
- Tu es beau et bien fait ; devine à quel dessein je t'ai engagé à nous suivre
avec tous tes agréments ? C'est pour te prier de vouloir bien faire ta
fortune.
Le Chevalier.
- J'exauce ta prière. A présent, dis-moi la fortune que je vais faire.
Lélio.
- Il s'agit de te faire aimer de la
Comtesse, et d'arriver à la conquête de sa main par celle de
son cœur.
Le Chevalier.
- Tu badines : ne sais-je pas que tu l'aimes, la Comtesse ?
Lélio
- Non ; je l'aimais ces jours passés, mais j'ai trouvé à propos de ne plus
l'aimer.
Le Chevalier.
- Quoi ! Lorsque tu as pris de l'amour, et que tu n'en veux plus, il s'en
retourne comme cela sans plus de façon ? Tu lui dis : va-t-en, et il
s'en va ? Mais, mon ami, tu as un cœur impayable
Lélio.
- En fait d'amour, j'en fais assez ce que je veux. J'aimais la Comtesse, parce qu'elle
est aimable ; je devais l'épouser, parce qu'elle est riche, et que je
n'avais rien de mieux à faire ; mais dernièrement, pendant que j'étais à ma
terre, on m'a proposé en mariage une demoiselle de Paris, que je ne connais
point, et qui me donne douze mille livres de rente ; la Comtesse n'en a que six.
J'ai donc calculé que six valaient moins que douze. Oh ! l'amour que j'avais
pour elle pouvait-il honnêtement tenir bon contre un calcul si raisonnable ?
Cela aurait été ridicule. Six doivent reculer devant douze; n'est-il pas vrai ?
Tu ne me réponds rien !
Le Chevalier. - Eh ! Que diantre veux-tu que je réponde à une règle
d'arithmétique ? Il n'y a qu'à savoir compter pour voir que tu as raison.
Lélio.
- C'est cela même.
Le Chevalier.
- Mais qu'est-ce qui t'embarrasse là-dedans ? Faut-il tant de cérémonie pour
quitter la Comtesse
? Il s'agit d'être infidèle, d'aller la trouver, de lui porter ton calcul, de
lui dire : Madame, comptez vous-même, voyez si je me trompe. Voilà tout.
Peut-être qu'elle pleurera, qu'elle maudira l'arithmétique, qu'elle te traitera
d'indigne, de perfide : cela pourrait arrêter un poltron ; mais un brave homme
comme toi, au-dessus des bagatelles de l'honneur, ce bruit-là l'amuse ; il
écoute, s’excuse négligemment, et se retire en faisant une révérence très
profonde, en cavalier poli, qui sait avec quel respect il doit recevoir, en
pareil cas, les titres de fourbe et d'ingrat.
Lélio.
- Oh ! parbleu ! de ces titres-là, j'en suis fourni, et je sais faire la
révérence. Madame la Comtesse
aurait déjà reçu la mienne, s'il ne tenait plus qu'à cette politesse-là ; mais
il y a une petite épine qui m'arrête : c'est que, pour achever l'achat que j'ai
fait d'une nouvelle terre il y a quelque temps, Madame la Comtesse m'a prêté dix
mille écus, dont elle a mon billet.
Le Chevalier.
– Ah ! tu as raison, c'est une autre affaire. Je ne sache point de révérence
qui puisse acquitter ce billet-là ; le titre de débiteur est bien sérieux,
vois-tu ! Celui d'infidèle n'expose qu'à des reproches, l'autre à des
assignations ; cela est différent, et je n'ai point de recette pour ton
mal.
Lélio.
– Patience ! Madame la
Comtesse croit qu'elle va m'épouser; elle n'attend plus que
l'arrivée de son frère ; et, outre la somme de dix mille écus dont elle a mon
billet, nous avons encore fait, antérieurement à cela, un dédit entre elle et
moi de la même somme. Si c'est moi qui romps avec elle, je lui devrai le billet
et le dédit, et je voudrais bien ne payer ni l'un ni l'autre ; m'entends-tu ?
Le Chevalier,
à part. – Ah ! l'honnête homme ! (Haut.) Oui, je commence à te
comprendre. Voici ce que c'est : si je donne de l'amour à la Comtesse, tu crois
qu'elle aimera mieux payer le dédit, en te rendant ton billet de dix mille
écus, que de t'épouser ; de façon que tu gagneras dix mille écus avec elle ;
n'est-ce pas cela ?
Lélio.
- Tu entres on ne peut pas mieux dans mes idées […].
Marivaux, La Fausse suivante, Acte I, scène 7, 1724.
Texte
d’étude 4 :
Marivaux, La Fausse suivante, Acte
II, Scène 2.
La Comtesse,
humiliée, signifie à Lélio ce qu’il représentait pour elle, ce qu’elle
attendait de lui. Au vu de l’échange qu’elle vient d’avoir avec lui, elle sait
désormais à quoi s’en tenir.
Scène
2
Lélio, la Comtesse
[…]
La Comtesse.
- Oh ! je n'y saurais tenir ; capricieuse, ridicule, visionnaire et de mauvaise
foi ! le portrait est flatteur ! Je ne vous connaissais pas, Monsieur Lélio, je
ne vous connaissais pas ; vous m'avez trompée. Je vous passerais de la jalousie
; je ne parle pas de la vôtre, elle n'est pas supportable ; c'est une jalousie
terrible, odieuse, qui vient du fond du tempérament, du vice de votre esprit.
Ce n'est pas délicatesse chez vous ; c'est mauvaise humeur naturelle, c'est
précisément caractère. Oh ! Ce n'est pas là la jalousie que je vous demandais ;
je voulais une inquiétude douce, qui a sa source dans un cœur timide et bien
touché, et qui n'est qu'une louable méfiance de soi-même ; avec cette
jalousie-là, Monsieur, on ne dit point d'invectives aux personnes que l'on aime
; on ne les trouve ni ridicules, ni fourbes, ni fantasques ; on craint
seulement de n'être pas toujours aimé, parce qu'on ne croit pas être digne de
l'être. Mais cela vous passe ; ces sentiments-là ne sont pas du ressort d'une
âme comme la vôtre. Chez vous, c'est des emportements, des fureurs, ou pur
artifice ; vous soupçonnez injurieusement ; vous manquez d'estime ; de respect,
de soumission ; vous vous appuyez sur un dédit ; vous fondez vos droits
sur des raisons de
contrainte. Un dédit, Monsieur Lélio ! Des soupçons ! Et vous appelez cela
de l'amour ! C'est un amour à faire peur. Adieu […].
Marivaux, La Fausse suivante, 1724. Acte II, Scène
2.
Texte
d’étude 5 :
Marivaux, La Fausse suivante, Acte III,
Scène 9.
Lélio pense
être parvenu à ses fins, mais le Chevalier décide de révéler sa véritable
identité et de confondre le fourbe.
Scène
9
Lélio,
La Comtesse, Le Chevalier
La Comtesse.
- Lélio, mon frère ne viendra pas si tôt. Ainsi, il n'est plus question de
l'attendre, et nous finirons quand vous voudrez.
Le Chevalier,
bas à Lélio. - Courage; encore une impertinence, et puis c'est tout.
Lélio.
- Ma foi, Madame, oserais-je vous parler franchement ? Je ne trouve plus mon
cœur dans sa situation ordinaire.
La Comtesse.
- Comment donc! expliquez-vous ; ne m'aimez-vous plus ?
Lélio.
- Je ne dis pas cela tout à fait; mais mes inquiétudes ont un peu rebuté mon
cœur.
La Comtesse.
- Et que signifie donc ce grand étalage de trans-ports que vous venez de me
faire ? Qu'est devenu votre désespoir ? N'était-ce qu'une passion de théâtre ?
Il semblait que vous alliez mourir, si je n'y avais mis ordre. Expliquez-vous,
Madame; je n'en puis plus, je souffre...
Lélio.
- Ma foi, Madame, c'est que je croyais que je ne risquerais rien, et que vous
me refuseriez.
La Comtesse.
- Vous êtes un excellent comédien ; et le dédit, qu'en ferons-nous, Monsieur ?
Lélio.
- Nous le tiendrons, Madame ; j'aurai l'honneur de vous épouser.
La Comtesse.
- Quoi donc ! vous m'épouserez, et vous ne m'aimez plus !
Lélio.
- Cela n'y fait de rien, Madame ; cela ne doit pas vous arrêter.
La Comtesse.
- Allez, je vous méprise, et ne veux point de vous.
Lélio.
- Et le dédit, Madame, vous voulez donc bien l'acquitter ?
La
Comtesse. - Qu'entends-je, Lélio ? Où est la probité ?
Le Chevalier.
- Monsieur ne pourra guère vous en dire des nouvelles ; je ne crois pas qu'elle
soit de sa connaissance. Mais il n'est pas juste qu'un misérable dédit vous
brouille ensemble; tenez, ne vous gênez plus ni l'un ni l'autre; le voilà
rompu. Ha, ha, ha.
Lélio.
- Ah, fourbe !
Le Chevalier.
- Ha, ha, ha, consolez-vous, Lélio ; il vous reste une demoiselle de douze
mille livres de rente; ha, ha! On vous a écrit qu'elle était belle ; on vous a
trompé, car la voilà ; mon visage est l'original du sien.
La Comtesse.
Ah juste ciel !
Le Chevalier.
- Ma métamorphose n'est pas du goût de vos tendres sentiments, ma chère
Comtesse. Je vous aurais mené assez loin, si j'avais pu vous tenir compagnie ;
voilà bien de l'amour de perdu ; mais, en revanche, voilà une bonne somme de
sauvée; je vous conterai le joli petit tour qu'on voulait vous jouer.
La Comtesse.
- Je n'en connais point de plus triste que celui que vous me jouez vous-même.
Le Chevalier.
- Consolez-vous : vous perdez d'aimables espérances, je ne vous les avais
données que pour votre bien. Regardez le chagrin qui vous arrive comme une
petite punition de votre inconstance ; vous avez quitté Lélio moins par raison
que par légèreté, et cela mérite un peu de correction. A votre égard, seigneur
Lélio, voici votre bague. Vous me l'avez donnée de bon cœur, et j'en dispose en
faveur de Trivelin et d'Arlequin. Tenez, mes enfants, vendez cela, et
partagez-en l'argent.
Trivelin et
Arlequin. - Grand merci !
Trivelin.
- Voici les musiciens qui viennent vous donner la fête qu'ils ont promise.
Le Chevalier.
- Voyez-la, puisque vous êtes ici. Vous partirez après; ce sera toujours autant
de pris.
Marivaux, La Fausse suivante, 1724. Acte III, Scène 9.
Biblio express
Corpus
Marivaux, La Fausse suivante ou le Fourbe puni,
Paris, Le Livre de Poche, 1991, « Théâtre de Poche ». Édition établie par
Pierre Malandain.
Études
Deguy, Michel,
Marivaux ou la machine matrimoniale,
Paris, Gallimard, 1973, « TEL ».
Moraud,
Yves, « Le discours de la séduction dans le théâtre de Marivaux »
[in] L’Information littéraire, n°3, 1987, p.107-113.
Rousset,
Jean, « Marivaux ou la structure du double registre » [in] Forme
et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel,
Paris, José Corti, 1992, p.45-64.
Tomlinson,
Robert, « Erotisme et politique dans La Fausse Suivante de
Marivaux » [in] Stanford French
Review, Spring 1985, p.17-31.